Brad Blasi (footballeur franco-vénézuélien) : « La situation actuelle du pays nécessite l’implication de tout le milieu du football vénézuélien »

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Tandis que le monde entier se tourne vers le conflit ukrainien, d’autres pays souffrent et se rebellent. C’est le cas du Venezuela. Le peuple conteste le pouvoir. Les hauts fonctionnaires réagissent par la force. La misère envahit le pays, les morts se multiplient. Outsider Mag souhaitait évoquer cette situation avec un sportif qui vivait les événements au plus près. Au fil des recherches, nous avons contacté Brad Blasi. Franco-Vénézuelien, le défenseur central de 24 ans a quitté la France pour retourner dans son pays de naissance et jouer en 1re division au Deportivo Lara.

Brad Blasi, pouvez-vous nous raconter votre parcours de joueur ? 

Je suis franco-vénézuélien, né à Caracas le 22 mai 1989 de parents français. À l’âge de 6 ans, nous sommes rentrés en France. Ma mère a pris la nationalité vénézuélienne. Au départ, j’ai fait du football parce que je n’arrivais pas à m’adapter en France. Par exemple, à l’école, je ne parlais à personne. C’est une psychologue qui a conseillé à ma mère de me mettre dans un sport collectif, d’où le football pour la facilité.

Donc, à l’âge de 7 ans j’ai commencé à jouer au foot et depuis je ne me suis pas arrêté. J’ai commencé tout petit comme gardien de but et j’ai été meilleur gardien de ma région à l’âge de 8 ans. Par la suite, j’ai participé à divers stages de foot où j’ai toujours été nommé meilleur joueur notamment à Aix en Provence avec Michel Hidalgo, à Bordeaux avec Philippe Bourrier, mais aussi avec Laurent Paganelli. Quand j’avais 12 ans, je suis allé à la sélection d’Auxerre où j’ai été sélectionné parmi les 22. Mais, à la fin du stage, je boitais suite à un accident lors d’un tournoi (double fracture tibia péroné) et ils ne m’ont pas pris. Dommage

Lorsque j’étais aux Burels à Marseille, le coach voulait s’occuper de moi et m’envoyer sur Monaco. Mon père a refusé. Mais il ne s’est pas arrêté là, il a également refusé deux propositions de José Anigo pour l’OM. Fabien Mercadal m’a fait entrer au HAFC de Gap où j’ai eu comme entraîneur Luigi Renna. J’y ai intégré le groupe CFA. J’ai connu Franck Priou pendant 3 mois et j’ai accepté à cette époque une offre pour aller jouer au CD Benidorm en Espagne.

Brad de Blasi

Brad Blasi

Vous êtes arrivé en France en 96, mais vous restez très attaché à vos racines. Vous sentez-vous plus vénézuélien que français ?

Je me sens autant Français que Vénézuélien. Mes racines sont françaises, mais mon cœur est vénézuélien. Je défends les deux pays. Je me sens des deux terres. Ayant toute ma famille française, je ne peux que défendre mes origines, mais je suis né au Venezuela. Toute ma petite enfance, jusqu’à 6 ans, est baignée par le Venezuela. Logiquement, j’y ai gardé des attaches. C’est un peu comme d’autres racines.

Comment vivez-vous cette double culture au quotidien ?

Je la vis très bien. Chacune de ces racines est différente. Je trouve dans chaque culture des choses que j’aime, qui est différente, mais que j’arrive à réunir en moi-même.

Vous avez joué en CFA en France, pensez-vous que vous ayez pu aller plus haut ? Quel genre de défenseur êtes-vous ?

Oui, je pense que j’aurai pu jouer à un niveau supérieur du fait de la demande de José Anigo que j’ai apprise il y a peu de temps. Reynald Pedros — mon ancien coach — a dit que je ne jouais pas à mon niveau. C’est regrettable. Au Venezuela, je joue avec les meilleurs sans difficulté, je me sens comme un poisson dans l’eau. Je n’ai malheureusement pas pu encore le démontrer en France.

Je suis un défenseur solide, qui aime le « jeu propre », qui préfère ressortir en jouant plutôt que d’envoyer de long ballon. Je joue avec les deux pieds suis gaucher-droitier. J’ai une bonne anticipation du jeu et j’aime défendre sur le joueur.

Brad De Blaisi a connu Pedros au club de St-Pryvé St-Hilaire

Brad Blasi a connu Pedros au club de St-Pryvé St-Hilaire

Vous êtes parti en Espagne à Benidorm. Puis à CD Javea. Vous étiez professionnel là-bas ? Que retenez-vous de cette expérience dans un pays étranger ?

Je n’en retiens que de bons souvenirs. J’ai eu la possibilité de signer là bas et je ne regrette pas du tout. J’ai pu approcher une autre manière de concevoir le football, un jeu différent, une culture différente cela m’a apporté de l’expérience et de la maturité. Je ne regrette qu’une seule chose, mais importante. En rentrant en France, la FFF a bien reconnu mon statut de joueur professionnel, mais qu’aucun club ne m’a donné l’opportunité de faire mes preuves.

Vous revenez en France dans un premier temps puis vous quittez la métropole pour jouer en 1re division vénézuélienne. C’était un souhait lointain ? Vous préférez le football sud-américain au français ?

Oui, j’ai toujours souhaité retourner jouer au foot au Venezuela. Cette idée germe depuis quelques années dans ma tête. La manière de jouer là-bas est différente de la France. Chaque pays a son propre football. Par exemple, en France, les clubs préfèrent le jeu « dur », plutôt physique. En Amérique du Sud, la qualité technique est privilégiée. Une autre vision.

Comment pensez-vous le public vous considère ? Comme un français ou un gars du cru ?

Comme un franco-vénézuélien qui représente une partie de ce qu’il est.

Comment s’articule le championnat ?

Le championnat se passe en deux temps : torneo apertura – torneo clausura. Le champion du torneo apertura rencontre le champion du torneo clausura et le vainqueur est le champion du championnat.

Tous les clubs en 1ère divison au Venezuela (année 2011-2012)

Tous les clubs en 1ère divison au Venezuela (année 2011-2012)

On parle souvent de l’ambiance en Amérique du Sud. Vous semblez avoir un beau stade. Quelle est la réaction du public par rapport au football ? Y a-t-il beaucoup d’engouement ? Tout ce qu’on dit sur le football sud-américain d’un point de vue occidental est-il réel ?

Il y a une ambiance formidable. Les stades sont toujours pleins que ce soit un grand ou un petit match. Et ce qui m’a le plus marqué, c’est que même lors d’un entraînement de l’équipe nationale, le stade est plein comme un jour de match officiel. Vraiment un choc pour moi. Le public est présent à chaque rencontre. Ils sont toujours là pour nous supporter. C’est un plaisir de jouer dans une telle ambiance.

Quel est le niveau de la D1 au Venezuela ? Êtes-vous bien intégré dans votre club ? Quel est votre objectif en revenant au pays ?

Le niveau d’une D1 Venezuelienne est celui d’une bonne équipe de Ligue 2 du haut du tableau en France, voire une équipe de fin de tableau de Ligue 1. J’ai été bien intégré, ils sont accueillants, ouverts et m’ont accepté comme l’un des leurs sans problème.

Et les femmes là bas ? Comment ça se passe ? Plus ouvertes que les françaises ?

Étant en couple ce n’était pas ma préoccupation, mais on dit que les Vénézuéliennes sont les plus belles femmes du monde. Elles sont moins compliquées que les Françaises, accueillantes, chaleureuses et comme dirait mon frère : muy caliente !

Justement, le Venezuela commence à se faire connaître grâce à l’excellent Arango ou encore la tribu vénézuélienne à Nantes (Cichero parti à Sion, Aristegueta et Vizcarrondo). Sentez-vous la différence au pays ? Pensez-vous que l’arrivée de joueurs vénézuéliens en Europe est la preuve que la formation est en progrès ?

La formation devient intéressante là-bas, mais elle n’est pas encore comme en Europe. Ce n’est pas réellement le même niveau. Pour le moment. Elle progresse tranquillement. Surtout, il ne faut pas oublier que le football est tout jeune dans mon pays puisque qu’auparavant il était littéralement à fond sur le baseball. À vrai dire, c’est le dernier pays d’Amérique latine à avoir intégré le football donc c’est tout jeune et il va en progressant. Il faut croire en ce football.

Le sympathique Oswaldo vizcarrondo, dernier arrivé à Nantes

Le sympathique Oswaldo Vizcarrondo, dernier arrivé à Nantes

Avec le temps, pensez-vous pouvoir intégrer la Vinotinto ?

Une chose est sûre c’est que ça me plairait ! C’est un rêve depuis petit, retourner dans le pays de mon enfance et jouer pour l’équipe nationale. L’histoire parfaite.

À la Coupe du Monde, vous serez pour les Bleus ?

À la coupe du monde, je serai « bleu » bien sûr même si je pense que certains choix ne sont pas ceux que j’aurais pris.

Parlons de sujets qui fâchent, quelle est votre réaction par rapport à la situation sociétale au Venezuela ?

Je ne dirais pas que c’est un sujet qui fâche, mais un sujet qui demande des solutions. La situation est très compliquée, les gens manquent de tout, les denrées de première nécessité sont difficiles à trouver, j’ai vu des gens faire la queue pendant des heures pour avoir soit un litre de lait, un paquet de farine. Même pour du papier toilette ! Pareil pour les soins, pour les médicaments…

Rien ne fonctionne, c’est inquiétant. J’ai de la famille vénézuélienne avec qui nous avons tissé des liens très proches, avec qui nous partageons les fêtes de Noël, anniversaires, etc.… Et bien, il y a une des filles qui a un enfant diabétique et elle doit se procurer ce dont il a besoin impérativement puisqu’il doit avoir une piqûre par jour ! Malheureusement, elle est obligée de recourir à tous les moyens possibles pour s’en procurer dans tout le pays, c’est un vrai challenge. Ce n’est pas normal. Une vie est en jeu.

Bien sûr, il y a de l’insécurité dans certaines villes comme chez nous Marseille, Lyon, Paris, mais ce n’est pas pour les mêmes raisons. La situation est catastrophique pour ce pays, pourtant on y trouve toutes les ressources nécessaires (pétrole, gaz, diamant, rizière, etc…). Mais le fait que le gouvernement ait pactisé avec Cuba a fait que beaucoup (et même pratiquement toutes) les entreprises sont parties, le gouvernement a nationalisé beaucoup de choses, mais la production s’est arrêtée de ce fait un manque de denrées primordiales de première nécessité.

Le peuple se rebelle Crédit photo : © Durdaneta

Le peuple se rebelle
Crédit photo : © Durdaneta

Sur les réseaux sociaux, vous semblez très impliqué dans la révolution nationale. Vous êtes allé protester dans les rues ? Comment réagit le milieu du football à cette folie ambiante ? Le championnat ne doit pas se jouer ?

Malheureusement, je suis revenu avant que le déclenchement des manifestations. Avant mon retour, il y avait eu un vent de malaise, on sentait que l’éclatement était proche. La situation se dégradait de plus en plus. Pour ma part, je regrette sincèrement ne pas être là-bas en ce moment même si c’est dangereux. Je suis solidaire des manifestants, ils se battent pour des convictions et on doit respecter cela: La liberté d’expression et de pensée est très importante dans un pays. Il faut la défendre à tout prix. Je suis en contact avec notre famille vénézuélienne et l’agent qui me représente là-bas. De ce fait, je suis au courant de tout ce qui se passe. Aujourd’hui, le championnat est arrêté par les clubs pour la sécurité de tout le monde.

Seriez-vous prêt à arrêter à jouer au football pour préserver l’union dans ton pays ?

Oui, je pense que la situation actuelle nécessite l’implication de tout le monde (des joueurs, des représentants des clubs, des supporters). Le pays entier doit se mobiliser et je pense que les pays extérieurs devraient jeter un regard sur ce qui se passe et intenter une action, des jeunes meurent tous les jours sous la répression. La situation est alarmante.

On parle d’insécurité au Venezuela. La mort de l’ancienne miss Venezuela a contribué à parler de la révolte populaire. Pensez-vous qu’une telle situation pourrait avoir lieu en Europe occidentale ?

En fait, il est vrai que la mort de l’ancienne miss Venezuela a fait couler beaucoup d’encre. Un drame a également touché une autre miss qui manifestait pacifiquement pour faire entendre sa voix. Ces manifestants étaient sans armes. Si aujourd’hui certains sont armés, c’est par réflexe de défense. D’après mes infos sur place, on tire à vue sur les manifestants. Pour en apprendre plus sur la situation alarmante, il vous suffit d’aller sur les réseaux sociaux: I love (sous forme de cœur pas en parole) Venezuela, Un mundo sin mordaza, le site de Leopoldo Lopez (leader emprisonné alors qu’il n’avait pas d’arme), latino en français. Tous ces sites font passer des vidéos des personnes qui sont au cœur des manifestations et de là, vous pourrez vous faire une idée de ce qui se passe réellement. On ne peut parler d’insécurité dans ce cas-là, mais de manifestations, de révolution étudiante. Je ne suis pas apte à juger ou prétendre si cela pouvait arriver en Occident. Mais un Peuple poussé à l’extrême peut réagir violemment. On l’a vu en Ukraine… alors ?

Gabriela Isler - Miss Venezuela 2013 - se rebelle contre la violence et demande la paix avec plusieurs miss du pays. Miss 4 peace. Crédit photo : Twitter

Gabriela Isler – Miss Venezuela 2013 – se rebelle contre la violence et demande la paix avec plusieurs miss du pays. Miss 4 peace.
Crédit photo : Twitter

Le football (et le sport en général) n’est il pas un moyen d’apaiser ses tensions dans ces moments là ?

Croyez vous qu’un peuple qui manque de tout, des denrées de première nécessité, de soins mineurs, de médicaments mineurs et de première urgence, pense à jouer au football ou à autre sport ? Je crois qu’il pense plutôt à sa survie, à la survie pour ses enfants, avoir chaque jour dans son assiette de la nourriture sans avoir à faire la queue pendant 5 à 8h. C’est une raison de se battre ! Alors les sports passent à ce moment là en deuxième voire troisième nécessité.

Surtout, on parle de tensions entre une partie de la population et les USA. Au Venezuela, le baseball est le sport n°1. Certains jouent aux USA, en MLB. Quelle est leur réaction ? Ne peuvent ils pas jouer un rôle de médiateur dans cette affaire ?

La situation est plus complexe que cela. C’est très politique, je ne suis pas qualifié pour donner un avis pertinent. Je sais que de grands joueurs et artistes ont donné à haute voix leur soutien au Venezuela. Les manifestants se battent dans la rue, ils manifestent pour la liberté, ils disent ne pas vouloir un gouvernement à la « cubaine ». Donc, je ne peux parler que de ce que je vois, de ce que je sais, après les dessous de la politique c’est autre chose…

Tout le peuple derrière un même drapeau

Tout le peuple derrière un même drapeau

On a attendu longtemps en occident (et en Europe) avant de parler de la situation du Venezuela. Pensez-vous que l’Europe (et surtout les USA) doivent intervenir dans ce conflit ?

Oui, trop longtemps à mon goût. Je ne sais pas si une intervention des USA serait primordiale pour l’avenir du Venezuela. Mais, aujourd’hui, les 13 pays d’Amérique latine forment l’APDA. Ils ont dénoncé Nicolas Maduro, le successeur d’Hugo Chavez, devant la cour pénale internationale de La Haye, et pour ma part, je pense sincèrement que des pays extérieurs devraient intervenir pour faire cesser cette répression et tous ces morts en donnant un ultimatum au président, mais ce n’est que mon humble opinion.

Pour finir avez-vous un modèle dans le football ?

Et bien depuis tout jeune j’ai toujours admiré Pelé.

Que peut-on vous souhaiter pour la suite…

Et bien de la réussite, que mon rêve se réalise, que l’on me reconnaisse ici aussi en France comme joueur. C’est déjà pas mal, n’est ce pas ?


À propos de l'auteur

Charles Chevillard

Co-rédacteur en chef d'Outsider-mag. Spécialiste football féminin. Aime beaucoup écrire. Venu pour prendre la place sur le trône. @CharlesCHT

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